Par Nouh Mohamed Mahmoud
« Nul reproche ne vous sera fait aujourd’hui. Qu’Allah vous pardonne. »
Un verset devenu une attitude, et une attitude demeurée le témoignage de la noblesse d’un homme qui affronta l’épreuve dans le langage du pardon plutôt que dans celui de la vengeance.
Il est des hommes qui quittent le pouvoir sans que leurs actes cessent d’habiter la mémoire collective. Il est aussi des personnalités dont le parcours politique peut susciter des appréciations divergentes, mais dont un moment de vie demeure digne de méditation, parce qu’il révèle la véritable nature de l’être humain lorsqu’il se trouve dans la plus grande faiblesse et face aux épreuves les plus douloureuses.
Le président défunt Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi fut de ceux-là. Président civil, il accéda à la plus haute fonction de l’État avant de se retrouver au cœur d’une crise politique et militaire qui déboucha sur le coup d’État d’août 2008, ouvrant ainsi une page douloureuse de l’histoire de l’expérience constitutionnelle mauritanienne.
Ce qui mérite aujourd’hui de retenir notre attention ne réside pas seulement dans ce qui lui arriva ni dans les circonstances qui conduisirent à son éviction du pouvoir, mais aussi dans la manière dont il choisit de faire face à ses adversaires, à un moment où les paroles auraient pu devenir des flèches et les prises de position se muer en appels à la revanche.
1. Un verset coranique, une attitude qui transcende les calculs politiques
Lorsque le président défunt évoqua ce noble verset du Coran : « Nul reproche ne vous sera fait aujourd’hui. Qu’Allah vous pardonne. Il est le plus Miséricordieux des miséricordieux » (sourate Youssouf), ceux qui en méditèrent la portée purent y voir l’expression d’un sens qui dépasse les querelles politiques pour s’élever vers l’horizon du pardon et de la tolérance humaine.
Ce sont les paroles que le prophète Youssouf, paix sur lui, adressa à ses frères après qu’Allah l’eut rendu maître de leur sort, au terme de longues années de souffrance, d’absence et d’injustice. Il ne fit pas de l’heure de sa puissance l’occasion de régler ses comptes ; il en fit une porte ouverte au pardon.
Il n’est pas aisé, pour un homme, d’évoquer le pardon lorsqu’il a le sentiment que ses droits lui ont été ravis, que l’expérience pour laquelle il a été élu a été interrompue et que ses adversaires se trouvent désormais en position de force. La tolérance, dans les jours heureux, peut sembler aisée. Mais lorsqu’elle s’exerce dans la douleur et au lendemain de la perte du pouvoir, elle devient une véritable épreuve morale.
C’est peut-être là ce qui confère à l’attitude de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, que Dieu ait son âme, une place digne d’être préservée dans la mémoire nationale, indépendamment de la diversité des lectures politiques de son expérience.
2. Un président civil à l’épreuve de l’État et de la Constitution
L’expérience de l’ancien président ne saurait être réduite à l’histoire d’un chef de l’État dont le mandat prit fin avant son terme. Elle fut également une épreuve pour la place du droit constitutionnel, les limites du pouvoir et les rapports entre l’institution militaire et la volonté civile.
Les événements de 2008 mirent en évidence la fragilité de l’expérience constitutionnelle et ouvrirent un long débat sur la stabilité des institutions ainsi que sur la nécessité de protéger l’alternance pacifique au pouvoir contre les crises susceptibles de la compromettre.
Dès lors, évoquer Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi ne devrait pas se limiter à un hommage empreint d’émotion. Cette évocation doit aussi être l’occasion de rappeler que la légitimité des institutions ne se mesure pas uniquement à l’identité de celui qui occupe le fauteuil présidentiel, mais également au respect des règles qui encadrent l’accession à cette fonction et le départ de celui qui l’exerce.
Les Mauritaniens peuvent diverger dans leur appréciation du bilan de son mandat comme dans leur interprétation des causes de la crise politique qu’il traversa. Ces divergences n’effacent cependant pas la portée de la leçon constitutionnelle léguée par cette période : il ne saurait y avoir de stabilité durable sans des institutions solides, ni d’État véritablement à l’abri des crises sans le respect de ses propres règles.
3. Quand le pardon se révèle plus fort que l’adversité
Ce qui frappe le plus, lorsqu’on évoque l’attitude de cet homme, c’est le contraste entre la rudesse des affrontements politiques et l’élévation morale que porte le verset consacré au pardon.
La politique est, par nature, un espace d’intérêts, de rivalités et de divergences. Mais elle perd une grande partie de sa noblesse lorsqu’elle se transforme en une quête permanente de vengeance ou lorsque l’adversaire devient un ennemi à l’égard duquel toute équité serait proscrite.
Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi a quitté notre monde éphémère, mais son expérience demeure une composante de la mémoire politique mauritanienne. Quant à ceux qui furent en désaccord avec lui, qui contribuèrent à la crise qu’il traversa ou qui soutinrent l’issue à laquelle les événements aboutirent, l’Histoire ne prononce pas ses jugements sur la seule foi des qualificatifs. Elle soumet les faits et les attitudes à l’épreuve du temps, laissant aux générations successives le soin d’en tirer les enseignements.
Il ne s’agit ni de condamner les hommes à porter éternellement le poids de leurs fautes ni de faire du désaccord politique une marque d’infamie indélébile. Il s’agit plutôt de comprendre que la tolérance ne signifie pas l’effacement des faits, que le pardon ne prive pas la société de son droit à connaître la vérité et qu’une réconciliation véritable ne saurait se construire sans la reconnaissance de la primauté de la Constitution et la préservation de la dignité humaine.
4. Une mémoire nationale qui ne doit pas oublier
La fidélité au président défunt Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi ne consiste pas à sanctifier son expérience ni à la soustraire à la critique. Elle commande plutôt de lui rendre justice, de rappeler les attitudes qui méritent de l’être et de reconnaître que son parcours a soulevé de profondes interrogations sur la nature du pouvoir, les limites de la force et la dignité de la fonction présidentielle civile.
Si ce noble verset demeure associé, dans la mémoire de beaucoup, à l’idée du pardon, son enseignement le plus profond s’adresse à tous : ne faites pas du pouvoir un instrument d’arrogance, ne faites pas de l’adversité un prétexte pour piétiner la dignité d’autrui et ne prenez jamais les divergences politiques pour excuse à l’abandon des principes moraux.
Que Dieu accorde Sa miséricorde à Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, président dont l’expérience du pouvoir prit fin, mais dont les interrogations soulevées par le parcours demeurent d’actualité.
Son nom restera une invitation à réfléchir au sens de la présidence civile, à la valeur du pardon lorsque les antagonismes s’exacerbent et à la différence entre celui qui détient la force dans un moment éphémère et celui qui laisse derrière lui une attitude digne de la méditation des générations futures.
Les hommes s’en vont, les fonctions changent de titulaires et les alliances se défont. Mais les attitudes qui touchent à l’essence même de l’homme et de l’État survivent souvent plus longtemps que ceux qui les ont incarnées.
La Mauritanie a aujourd’hui plus que jamais besoin de tirer les leçons de son passé : le désaccord ne justifie pas l’exclusion, le pardon ne signifie pas l’oubli et la dignité de l’État commence par le respect de sa Constitution, tandis que la dignité de l’homme commence par le respect de ses adversaires.

